Patrick Deville

Mardi 31 janvier 2012
Par Printemps du livre Bookmark and Share
Patrick DEVILLE © bertini

© ber­tini

Grand voya­geur, pas­sionné de l’Amérique latine, Patrick Deville dirige depuis 1986 la Maison des Ecrivains Etrangers et Traducteurs à Saint-Nazaire. Ses der­niers livres tiennent du  car­net de voyage  d’un écri­vain éru­dit, à l’écoute du monde et de ses bou­le­ver­se­ments. Avec  Equatoria  (Seuil, 2009), le lec­teur tra­ver­sait le conti­nent afri­cain sur les traces du grand explo­ra­teur Savorgnan de Brazza et des conqué­rants du  XIXe siècle. Kampuchea (Seuil, 2011) nous emmène le long du Mékong pour une explo­ra­tion his­to­rique et lit­té­raire du pays des khmers rouges au moment du pro­cès de Douch, l’un de leurs chefs, fas­ciné par la Terreur révo­lu­tion­naire et ama­teur de poé­sie française.

Extrait de  Kampuchéa :

Nous qui l’avons tant rêvée, avons cru en lire les pré­mices un peu par­tout sur la pla­nète, nous savons que ni la révo­lu­tion fran­çaise ni la mexi­caine ni la russe ni la cubaine ni la chi­noise n’avaient poussé la fra­ter­nité et l’égalité des hommes jusqu’à la dis­pa­ri­tion, en vingt-quatre heures, de la richesse et du règne de l’argent.

Parmi les rares endroits où elle fut vic­to­rieuse, La Havane, Managua, Hanoi, celle-ci de Phnom Penh fut un som­met, la plus belle et la plus intran­si­geante, l’absolue table rase. Trois ans, huit mois et vingt jours. Une révo­lu­tion aussi par­faite qu’une expé­rience de labo­ra­toire long­temps l’Angkar est ano­nyme. On connaît les Khmers rouges his­to­riques. On ne sait pas les­quels sont encore en vie après tant d’années de maquis. La radio égrène les numé­ros, Frère n°1, Frère n°2…Ceux-là veulent pré­ser­ver la pureté des jeunes com­bat­tants du Peuple ancien qui n’ont connu que la forêt et la dis­ci­pline. Leur faire détruire tous les pro­duits de l’Occident avant qu’ils n’apprennent à s’en ser­vir et que ce goût ne les cor­rompe comme il a cor­rompu le Peuple nou­veau. L’idée même de ville doit dis­pa­raître. Le retour au vil­lage et à la pureté khmère. Tous por­te­ront le pyjama noir des pay­sans khmers. C’est la rigueur morale du Peuple ancien contre la débauche des cita­dins. Phnom Penh retourne à la nature qui croît au milieu de ses allées en terre. Les chauves-souris y plantent des bana­niers, et comme les Viêt-congs de l’igname, qui est le vrai légume du gué­rillero au milieu des muni­tions. Phnom Penh est une zone interdite.

Souvent les par­tis révo­lu­tion­naires, après l’effervescence, deviennent bureau­cra­tiques et lents, admi­nis­tra­tifs, tatillons, aiment les tam­pons. Au Kampuchéa, tous les impri­més sont détruits, brû­lés les titres de pro­priété et les diplômes, les papiers d’identité et les per­mis de conduire. A l’époque des impé­ria­listes et de leurs valets, tous ces papiers étaient comme des médailles au cou des chiens accro­chés à leur col­lier. L’Angkar libère le peuple du règne de l’imprimé. Pas d’activité légis­la­tive. Juste ces mots, « l’Angkar dit que » : plus de pro­priété pri­vée ni de tri­bu­naux, plus d’écoles, plus de ciné­mas, plus de librai­ries, plus de cafés ni de res­tau­rants, plus d’hôpitaux, plus de com­merces, plus d’automobiles ni d’ascenseurs, ni cos­mé­tiques ni gla­ciers, ni maga­zines ni cour­rier ni télé­phone. Ni vin blanc ni brosse à dents.

Plus de méde­cins, de bonzes, de putes, d’avocats, d’artistes, d’opticiens de pro­fes­seurs, d’étudiants.

De tout cela, le peuple est enfin libéré.

Kampuchéa  p.12 et p.13

RENCONTRES

Samedi 31 mars — 11 h
Maison du tourisme

Samedi 31 mars — 17 h 30
Bibliothèque Centre-ville

SIGNATURE

Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville

BIBLIOGRAPHIE

[haut de page]

Imprimer cet article Imprimer cet article

Les commentaires sont fermés.

Partenaires / Presse

Le Printemps avant le Printemps

Les précédents Printemps

Switch to our mobile site