Lydie Salvayre

Mardi 24 janvier 2012
Par Printemps du livre Bookmark and Share
Lydie Salvayre © D. Gaillard

© D. Gaillard

Fille de répu­bli­cains espa­gnols exi­lés, Lydie Salvayre a publié une quin­zaine d’ouvrages, mêlant pes­si­misme, chants d’amour et humour cin­glant. Elle a obtenu le Prix Novembre pour La Compagnie des spectres (Seuil, 1997), roman fami­lial et réflexion sur la trans­mis­sion. Dans Petit traité d’éducation lubrique (Cadex, 2008), écrire contre la rési­gna­tion prend la forme d’un éloge pimenté du désir et du sexe. Avec Hymne (Seuil, 2011), elle s’empare d’un moment ful­gu­rant pour revi­si­ter la légende de Jimi Hendrix : le gui­ta­riste inter­pré­tant l’hymne amé­ri­cain à Woodstock, en août 1969. Acte d’accueil et de sub­ver­sion où sa prose lyrique puise une éner­gie qui trans­cende l’événement.

Version sonore Lydie Salvayre :

Extrait de Hymne :

Par le seul moyen de sa musique qui brassa dans un même chœur le san­glot des Indiens Cherokee chas­sés de leurs sau­vages soli­tudes, la nos­tal­gie des esclaves noirs qui chan­taient le blues dans les champs de coton, les fureurs élec­triques du rock’n’roll moderne et les sons si nou­veaux du free-jazz,

par le seul moyen de sa musique, il rameuta, en trois minutes quarante-trois, le trou­peau des Amériques qui fai­saient l’Amérique et qui hur­lèrent à la mort de se voir ainsi regrou­pées.
Toutes ces Amériques incom­pa­tibles, dis­so­nantes, ennemies,

ces Amériques divor­cées, malheureuses,

ces Amériques démembrées,

l’Amérique des Noirs pri­vés du droit de s’asseoir dans les snacks et de pis­ser dans les stations-service, des Noirs confi­nés dans des étables et nour­ris à la pâtée des porcs, des Noirs chas­sés des jar­dins publics, chas­sés des plages, chas­sés des ciné­mas, chas­sés des églises, chas­sés des bor­dels, chas­sés des night-clubs, chas­sés des cime­tières, chas­sés des écoles et chas­sés de toutes parts,

l’Amérique des Indiens et leur peine éter­nelle et leurs noms qui n’étaient plus rien, Okonee, Natchez, Chattahoochee, Kaqueta, Orocono, Wabash, Chippewa, Chickasaw, Oshkosh, Spokane… L’Amérique des Indiens qui, après avoir vécu libres et maîtres de leur sol au bord de lacs vio­lets, furent léga­le­ment spo­liés,  léga­le­ment tra­his, léga­le­ment exi­lés, léga­le­ment mas­sa­crés, Tuez-les tous ! Tuez-les tous !, léga­le­ment trai­tés en réprou­vés et léga­le­ment par­qués dans des pré­fa­bri­qués de fortune,

l’Amérique de Nixon qui les entraî­nait irré­ver­si­ble­ment vers une guerre inter­mi­nable, une guerre qui dépas­sait de beau­coup la mesure d’un désastre natio­nal, une guerre qui était comme une plaie empoi­son­née dans l’esprit de la jeu­nesse, une guerre livrée par la nation la plus puis­sante du monde contre un pays minus­cule, et que beau­coup regar­daient comme injuste,

et l’Amérique des Américains moyens que Dieu les bénisse, des Américains moyens tout impré­gnés de sen­ti­ments patrio­tiques, très res­pec­tueux de la ban­nière étoi­lée et des opé­ra­tions Seedy Express, bons pères, bons citoyens, bons époux, bons voi­sins, ins­crits pour la plu­part dans des ligues de vertu, bana­le­ment salauds, bana­le­ment racistes, gobant sans rechi­gner tous les men­songes pré­si­den­tiels bien qu’ils lais­sassent mau­vais goût, mais s’offusquant à grands cris de la tignasse de leur fils qui s’était rendu à Woodstock écou­ter une musique de nègre uni­que­ment conçue pour abais­ser les Blancs à leur niveau.

Hymne, p.30–31

RENCONTRES

Vendredi 30 mars – 18 h 30
Bibliothèque François Mitterand
à Gières

Samedi 31 mars – 12 h
Petit Angle

Dimanche 1er avril – 12 h
Petit Angle

Dimanche 1er avril – 14 h 30
Maison de l’International

SIGNATURE

Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

Hymne
Seuil, 2011

BW
Seuil, 2009

Petit traité d’éducation lubrique
Cadex, 2008

La Méthode Mila
Seuil, 2005

La Compagnie des spectres
Seuil, 1997

La Puissance des mouches
Seuil, 1995

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2 commentaires sur “Lydie Salvayre”

  1. O. Leloup

    Sans attendre la fin de ce com­men­taire et de manière moins lau­da­tive que votre texte, je vous dis tout de suite que j’ai beau­coup aimé votre texte, même si j’aurais aimé être meilleur juge de la véra­cité des aspects bio­gra­phiques. Je connais­sais peu Hendrix avant, mais mon inté­rêt pour le blues et ses mul­tiples racines et évo­lu­tions m’a attiré tout de suite dans le 4e de couverture.

    On y retrouve une verve qui évoque Céline, à la fois dans la liberté de struc­ture et l’acidité du cra­chat, qui évoque aussi Desproges quand le mono­logue schi­zo­phrène flirte avec le dia­logue déjanté rigo­lard, et une touche per­son­nelle pro­ba­ble­ment ins­pi­rée par un contact de la mino­rité qui semble hur­ler de façon uni­ver­selle à tra­vers ce texte. Noirs, indiens, khmers ou pauvres devraient sen­tir vibrer une note sen­sible et en accord avec leur musique à eux en lisant ce livre. Un livre qui sent la sueur du tra­vail contraint, la pous­sière sou­le­vée comme un fouet cin­glant par un vent qui tourne sou­vent dans le sens des plus forts, et les révoltes endor­mies des petits de l’histoire. En cette période de cris dis­crets, étouf­fés et trop esseu­lés devant les démo­cra­ties cou­chées et leurs lots d’injustices aux mino­ri­tés silen­cieuses de tout poil, il nous rap­pelle qu’aucun chan­ge­ment ne s’est jamais fait sans des hur­leurs mon­trant le che­min.
    Merci à vous pour ce cri pas­sionné et donc for­cé­ment dans le superlatif.

    #316
  2. Lectrices de la bibliothèque de La Tronche

    HYMNE-Le Seuil, 2011
    Ce texte n’est pas un roman mais une envo­lée lyrique, un poème, une « hymne » à la gloire de Jimi Hendrix. Il est inté­res­sant de connaître le par­cours de l’auteure, qui après des études de lettres modernes effec­tue des études de méde­cine et se spé­cia­lise en psy­chia­trie. On ne veut pas dire par là qu’elle s’est inté­res­sée au « cas Hendrix »… Elle a été tou­chée par sa musique.
    Mais à tra­vers ce poème dévoué à cet homme immolé sur l’hôtel de la gros­siè­reté amé­ri­caine, elle montre que cette musique sou­vent consi­dé­rée comme démo­niaque, incarne un cri humain.
    Danielle et Sandrine

    #214

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