Diane Meur

Mardi 24 janvier 2012
Par Printemps du livre Bookmark and Share
Diane Meur © J. Leenhardt

© J. Leenhardt

Traductrice de l’allemand, Diane Meur a publié quatre romans aux édi­tions Sabine Wespieser, ainsi que des fic­tions pour la jeu­nesse. Pour Les Vivants et les ombres (2007), elle a reçu le Prix du Roman his­to­rique des Rendez-vous de l’histoire de Blois. C’est dans une Antiquité ima­gi­naire, à la fois floue et pit­to­resque, qu’elle a ancré  son nou­veau roman Les Villes de la plaine (2011). Dans la fière ville de Sir, le scribe Asral entre­prend une nou­velle trans­crip­tion des lois de la cité, pro­mul­guées par un légis­la­teur élevé au rang de divi­nité. Mais ses cer­ti­tudes s’effritent, et, au fil d’un texte plein de verve, une houle puis­sante monte, qui vient faire explo­ser une société figée.

Version sonore Diane Meur :

Extrait de Les Villes de la plaine :

UN DUR À CUIRE ? Peut-être, si l’on consi­dère ses journées.

La nuit, c’est autre chose. La nuit, quand on lui a souf­flé sa lampe et que s’assombrit dans la lucarne tri­an­gu­laire le ciel au-dessus de Sir, sa fré­né­sie retombe, lais­sant place à un léger abat­te­ment. C’est un abat­te­ment dû à la fatigue, à l’incertitude de son sort pro­chain, à la soli­tude peut-être ; ce n’est pas de l’accablement. Plongé dans le noir, étendu sur son lit, Asral songe. Il songe avec une acuité nou­velle, comme si de ne pas avoir sous les yeux l’objet de sa pen­sée (les lois) l’aidait sou­dain à y voir plus clair. A voir les choses de plus loin.

Et dans ce noir, dans ce silence trouble du palais pen­dant la nuit – Asral, dont les sens ont déve­loppé ici la même acuité que sa pen­sée, a vite appris à dis­tin­guer le bruit de san­dales des gar­diens qui font leur ronde, la toux d’un homme malade qu’une quinte réveille chaque nuit un peu avant l’aube, et des frô­le­ments, de menus chocs dont il ignore la nature, mais qui sont comme le pouls et les bor­bo­rygmes de ce gigan­tesque ani­mal les rete­nant, lui et tant d’autres, à l’intérieur de son ventre – il lui vient des idées qui, jusque-là, ne lui étaient jamais venues.

Il repense à cet Anouher qu’il vient de décou­vrir, à ce jeune cham­pi­gnon poussé du sol fan­geux d’une émeute voici quatre, cinq cents ans, et se rend compte que l’idée le per­turbe déjà moins. Il l’imagine même de mieux en mieux, cet Anouher nou­veau : hardi, volon­taire, alliant l’intelligence à la sin­cé­rité, beau, oui, mal­gré son œil en moins ; toutes qua­li­tés expli­quant que le peuple ait mar­ché der­rière lui et ren­versé à son ins­ti­ga­tion un régime assis depuis un mil­lé­naire. C’est une image aux contours vigou­reux, bien dif­fé­rentes de celles qu’offrent les stèles éparses dans la ville, si usées, et si sché­ma­tiques, qu’on peut dif­fi­ci­le­ment les tenir pour de vraies repré­sen­ta­tions. Elles ne sont que des emblèmes de la foi, un résumé de la doc­trine ; ce qu’Arsal a en tête et qui hante ses nuits ici (plu­sieurs fois, dans un demi-sommeil, il lui a sem­blé voir et entendre le jeune insurgé : juché sur une caisse devant le mur dont les sei­gneurs avaient fermé l’autre par­tie de la ville pour qu’ils y meurent tous, et haran­guant la foule, l’appelant à refu­ser le monde ancien), c’est un homme de chair et d’os, un homme qui vécut réellement.

Et mou­rut réellement.

Les Villes de la plaine, p. 203–204

RENCONTRES

Samedi 31 mars – 14 h 30
Maison de l’International

Dimanche 1er avril — 10 h 30
Le Petit Angle

SIGNATURE

Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville

BIBLIOGRAPHIE

Les Villes de la plaine
Paris, Sabine Wespieser, 2011

Les Vivants et les Ombres
Paris, Sabine Wespieser, 2007

Raptus, Paris
Sabine Wespieser, 2004

La Dame blanche de la Bièvre
Labor, 2004

Le Prisonnier de Sainte-Pélagie
Labor, 2003

La Vie de Mardochée de Löwenfels,
écrite par lui-même

Sabine Wespieser, 2002

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5 commentaires sur “Diane Meur”

  1. Valérie M

    LES VILLES DE LA PLAINE

    Ce livre est un plai­sir de lec­ture, l’écriture est fluide, pré­cise, et l’on se pro­jette très vite dans cette ville de Sir. L’atmosphère, les chants, les femmes au lavoir, tout prend corps et image. On s’attache très vite aux dif­fé­rents per­son­nages, et l’on a très envie d’en savoir plus. Les thèmes de la vie poli­tique et reli­gieuse sont encore et tou­jours d’actualité.Excellent !

    #302
  2. Caroline F

    Rien à redire après tous ces com­men­taires très justes. Ce roman est fabu­leux et c’est avec regret qu’on res­sort de son monde ima­gi­naire mais tel­le­ment réel…

    #300
  3. Miguel S

    Une civi­li­sa­tion ancienne située pro­ba­ble­ment en Asie Mineure et dif­fi­cile de dire quand confie à un scribe la copie de son texte sacré, où sont ins­crites les lois qui régissent la ville de Sir. Cette copie pro­voque chez le scribe une réflexion sur le texte et le mène à s’interroger sur l’interprétation qui lui est don­née, le condui­sant à essayer de le moder­ni­ser dans une deuxième copie. S’ensuivent des évé­ne­ments roma­nesques qui vont pro­vo­quer des chan­ge­ments pro­fonds dans le com­por­te­ment du peuple en question.

    Le livre res­semble à une ana­lyse eth­no­lo­gique et anthro­po­lo­gique, où il est ques­tion d’un peuple qui vit selon des lois éta­blies il y a long­temps. Ces lois codi­fient tout dans la ville et les habi­tants le res­pectent scru­pu­leu­se­ment, tout au moins en appa­rence. Un scribe est chargé de faire une copie des lois sur un rou­leau de papier, une tra­di­tion qui se per­pé­tue, et qui per­met d’avoir une copie unique qui sur­vit à tra­vers les siècles.
    Mais l’auteur tisse der­rière ce fonds, une his­toire fran­che­ment fabu­leuse, en y intro­dui­sant une his­toire d’amour, une autre de rela­tion maître/disciple, des jeux de pou­voir, des riva­li­tés entre castes mais aussi entre vil­lages. Se tisse alors un roman pre­nant et entê­tant, qui cap­tive et qui nous tient jusqu’au bout, tout en nous don­nant à réflé­chir sur l’histoire de l’homme, sur la façon dont les civi­li­sa­tions évo­luent au gré de leurs diri­geants et du peuple lui-même.

    Le style est très poé­tique et très savou­reux, riche à tous les points de vue. J’ai adoré et je l’ai fini avec la nos­tal­gie de le quitter.

    #299
  4. Lecteurs de la bibliothèque de La Tronche

    LES VILLES DE LA PLAINE — Sabine Wespieser, 2011
    On quitte à regret ce texte, roman his­to­rique pour Diane Meur, mais aussi roman d’amour, fable phi­lo­so­phique. Toute la nar­ra­tion est habi­le­ment nour­rie par une réflexion sur la poli­tique, les femmes et la reli­gion. Un récit au style très fluide, qui se dévore…
    Annie

    #211
  5. Lecteurs de la bibliothèque de La Tronche

    LES VIVANTS ET DES OMBRES — Sabine Wespieser, 2007
    Peut-être saviez-vous que Diane Meur était de natio­na­lité belge ? Non ? Peut être saviez vous alors un peu plus qu’elle com­bi­nait une acti­vité de roman­cière avec une acti­vité de tra­duc­trice ? Toujours pas ? Bon, cette fois-ci je suis sûr que vous saviez qu’elle écri­vait prin­ci­pa­le­ment des romans his­to­riques qui prennent tous la forme de sagas ! Mais qui aurait pu croire que l’expression «les murs ont des oreilles«prenne autant de sens dans l’avant der­nier roman de Diane Meur «Des Vivants et Des Ombres» ? Derrière sa façade blanche, c’est bel et bien une mai­son qui observe ses habi­tants qui font tous par­tie de la même famille polo­naise. Du XIXème au XXème siècle, la mai­son par­tage alors les scan­dales, dis­putes, et autres faillites des vivants et garde à l’esprit les ombres du passé. Fascinée par les femmes de la famille, elle se retrouve comme elles, contrainte à l’enfermement entre ses propres murs. Condamnée à res­ter immo­bile pour tou­jours, la mai­son regarde, comme ses habi­tantes, l’horizon dont elle n’attend plus rien. Pour finir, je peux vous dire que même si vous pen­sez que ce roman est un pavé, grâce à son approche nova­trice, il ne vous lais­sera pas de marbre !
    Alexandre

    #210

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